Le 31 mars 1992, l’usine de l’île Seguin sortait sa dernière voiture. Vingt ans après, des anciens de Renault mènent une lutte discrète contre l’oubli de cette vie ouvrière, souvent immigrée, des Trente Glorieuses. Rencontres.
Par YANN BOUCHEZ
Face au squelette métallique bleu du pont Daydé, l’inscription «RENAULT» trône toujours en lettres noires, au-dessus de l’immense porte. Mais derrière ce qui fut l’entrée principale de l’usine de montage automobile, il n’y a plus rien sur l’île Seguin de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). Rien des 11 hectares de bâtiments du paquebot, démolis en 2005. Rien de la vie ouvrière qui s’est arrêtée avec la fermeture du site, le 31 mars 1992, il y a vingt ans. Rien, sinon un jardin moderne planté de roseaux et d’arbustes et un restaurant temporaire, Les Grandes Tables.
«Quand je passe par là, soupire Mimoun el-Ouardani (photo ci-contre), je pleure. A l’intérieur, il y avait une usine, des milliers de salariés…» Mimoun a 68 ans. Il a été licencié de chez Renault après vingt-quatre ans de travail à la chaîne, en juillet 1991, quand la marque au losange vidait l’île Seguin de ses derniers ouvriers. Conçue dans les années 20, elle était devenue «une pesanteur», explique l’historien Nicolas Hatzfeld, spécialiste des entreprises automobiles, et sa fermeture devait permettre à l’industriel de s’offrir «une image neuve». Aujourd’hui encore, Mimoun enrage : «En 1986, quand ils ont parlé de fermer Billancourt, il s’agissait de construire des appartements pour les pauvres. Finalement, ils construisent pour les riches, pas un ouvrier qui a travaillé trente ans chez Renault n’y sera logé.» Le projet d’aménagement du site, piloté par l’architecte Jean Nouvel, prévoit de faire émerger, d’ici cinq ans, des tours de bureaux, des jardins, une salle de concert… Mimoun est de ces anciens ouvriers de Renault qui luttent, chacun à leur façon, contre l’oubli des vies anonymes, souvent immigrées, qui ont fait de Billancourt le haut lieu d’une industrie française alors à son apogée.
Symbole du «made in France»
Rahhal Benkria (photo ci-contre), 60 ans, dont quarante-et-un chez Renault, se souvient : «L’île Seguin, c’était le cœur de Billancourt. La voiture, elle rentrait à zéro, et elle ressortait en marche. Quand ils ont annoncé sa fermeture, pour moi, c’est comme si j’avais perdu mon père ou ma mère. C’est resté aggravé [sic] dans ma mémoire.» Dans les années 60, jusqu’à 40 000 personnes ont travaillé sur l’île et dans la zone du Trapèze, en face. L’usine était un symbole du «made in France», dirait-on maintenant, et d’une classe ouvrière ouverte et dynamique. «Une voiture, c’était comme un couscous royal, explique Rahhal. Il y avait un Breton qui mettait la roue, un Marocain qui mettait une vis, un Tunisien qui mettait la lampe, un Africain…» Rahhal se rend souvent dans un local de la rue du Point-du-Jour, à Boulogne-Billancourt. Sur les murs, des photos en noir et blanc côtoient des articles jaunis qui tous évoquent l’entreprise au losange. L’Association des anciens travailleurs de l’île Seguin (Atris), créée en 1994 par des syndicalistes CGT, organise ici des permanences hebdomadaires. Il y a quelques années, elle comptait 600 membres. Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’une grosse centaine, pour la plupart des chibanis, des «cheveux blancs» en arabe. Ils y viennent discuter autour d’un caoua, raconter le déracinement et aussi l’attachement à Billancourt, même si le travail là-bas, dit Mimoun, «c’était un enfer», comme à la mine où il avait trimé auparavant.
Rahhal aime ces rendez-vous. «C’est des frères. Ça donne du courage. Il en faut parce que, dans ma tête, c’est comme si on m’avait volé quelque chose.» Employé à l’entretien, il fut l’un des derniers à quitter l’île Seguin : après sa fermeture, il y a travaillé à boucher les tuyaux, enlever les vannes, trimant dans la poussière et l’amiante, montant sur des échelles de 10 mètres «sans protection» : «C’était un autre temps !» Ensuite, il a été employé dans des bureaux, au Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine), toujours chez Renault, qu’il n’a quitté qu’à sa retraite, l’été dernier. Au fil des ans, Rahhal a perdu de vue ses anciens collègues. Certains sont morts et «beaucoup sont repartis, explique-t-il. Surtout les Espagnols, les Italiens. Mais beaucoup d’Algériens et de Marocains sont restés». Comme lui, qui n’est pas rentré à Marrakech. «Avec ma femme, avant, on pensait aux parents là-bas. Maintenant, on pense aux enfants ici.»
La «caravane de la mémoire»
Salem Bourahmoune (photo ci-contre), 65 ans, est de ceux qui ont choisi de rentrer au pays - la Kabylie -, quand l’heure de la retraite a sonné, au début des années 2000. Mais il revient souvent en France, «pour [ses] médicaments et revoir les copains». En février, la neige dans les montagnes algériennes a prolongé son séjour à Paris, où nous l’avons rencontré. Au milieu des années 80, «mon chef m’a dit que la régie allait fermer, raconte-t-il. Je lui ai répondu : “Moi, je suis célibataire, je peux bouger.”» Une façon de parler. Salem était déjà marié, il a trois fils et une fille, mais il n’a jamais fait venir sa famille. Comme ça, il a «toujours suivi le boulot». Avant même la fermeture de l’île Seguin, il a accepté, comme bien d’autres, de partir à l’usine de Flins, dans les Yvelines. Une expérience mitigée : «Là-bas, on était tamponnés : “C’est les gars qui font la grève, les gars qui cassent tout.” Manque de pot, c’était vrai !» plaisante-t-il. «Enfin, on ne cassait pas, on revendiquait nos droits», précise Salem, qui montre une coupure de journal où on le voit parmi les grévistes, à Flins. Un bon souvenir, cette solidarité. Salem était venu à Billancourt deux ans avant d’y être embauché : c’était pour soutenir les camarades, pendant les grandes luttes syndicales de 68…
Pour témoigner de la vie à Billancourt, Lahcen Afoulous (photo ci-contre), 79 ans et vingt-quatre chez Renault, est allé dans des écoles d’Ile-de-France avec d’anciens collègues. Et, en 2009, il a participé à la «caravane de la mémoire» qui a relié l’île Seguin à Tiznit, au Maroc. Dans le salon de son HLM à Trappes (Yvelines), il confie avoir pleuré lors des retrouvailles avec ses collègues redevenus blédards : «Agadir et ses alentours, c’est la plus grande région de l’émigration de Renault. A l’époque, on était 4 600 Marocains chez Renault, et 80% venaient de cette région.» La caravane, c’était aussi l’occasion d’expliquer aux jeunes Marocains que «leurs parents ne ramassaient pas l’argent à la pelle» en France.
Après avoir été quatre ans à la mine, puis à la chaîne sur l’île Seguin à partir de 1968, Lahcen a été responsable de la cafétéria. Pour ce délégué du personnel, l’endroit était stratégique, à la fois «lieu de convivialité» et «de départ des revendications». «Je vendais 3 500 casse-croûte par jour», se souvient-il. Quand un salarié avait besoin d’aide pour remplir des documents, Lahcen le renvoyait vers la bonne personne : «J’étais comme une assistante sociale.» En 1991, il a accepté de partir en préretraite, comme plusieurs centaines de travailleurs.
Comme les époux Chevrel, soixante-trois ans de mariage et autant de temps passés à eux deux chez Renault. Marcel Chevrel (photo ci-dessous), 83 ans, et sa femme, Yvonne (photo ci-contre), ont un peu coupé les ponts avec l’île. Les voyages à Paris se font rares pour ces Bretons, qui ont acheté une maison dans le Morbihan lors de leur départ en préretraite, au milieu des années 80. «La production s’en allait à droite, à gauche, au Mans, à Sandouville. A ce moment-là, on est partis avec des primes», dit Marcel, ancien régleur.
«Maintenant, quand ils mettent les gens à la porte, qu’est-ce qu’on leur laisse ? Les yeux pour pleurer», ajoute Yvonne, ex-ouvrière au deuxième étage du Paquebot. Avec le recul, le couple préfère se rappeler «les bons moments» plutôt que les galères, comme ces cinq années passées à l’hôtel, faute de logement, à leur arrivée à Paris.
Mimoun el-Ouardani, lui, n’a pas eu la chance d’une préretraite. Quand il a été licencié, en juillet 1991, on lui a proposé d’aller à Douai (Nord). «Mais ma femme arrivait juste du Maroc. J’ai dit : “J’ai passé toute ma vie presque seul, jusqu’à 49 ans, et ma famille vient d’arriver.”» Pas question, alors, de quitter son nouvel appartement à Malakoff (Hauts-de-Seine). Il préférait encore le chômage. Trois ans au total. «Au début, c’était bien. Mais après, le salaire diminuait. A l’ANPE, ils me disaient : “Il faut trouver du travail.” Je répondais : “Madame, j’ai 50 ans, c’est très dur.”»
«Une volonté d’effacement»
Alors, pour que l’on n’oublie pas que les Trente Glorieuses, on les doit à des ouvriers comme eux, Lahcen Afoulous et d’autres anciens Renault ont demandé qu’on réserve un espace pour leurs souvenirs dans le futur site de Billancourt. «Avec les copains, on a obtenu la promesse d’un lieu de mémoire ouvrière dans l’île Seguin, se félicite Lahcen. C’était pas de la tarte aux pommes.» Le projet de Jean Nouvel prévoit en effet un «Pavillon d’information et de mémoire» de 1 000 m2 sur l’histoire de l’île et de Renault-Billancourt. En attendant, un bâtiment éphémère constitué de deux étages de conteneurs, planté au milieu du jardin de l’île, devrait accueillir ses premiers visiteurs en juin. Sauf énième retard : son ouverture était prévue au printemps 2011.
Mimoun, qui garde un souvenir douloureux de ses relations avec la hiérarchie - «Je ne peux pas regarder un agent de maîtrise en face» -, craint que le Pavillon de la mémoire n’élude la dureté des rapports de classe. Il espère qu’un espace y sera réservé «aux seuls ouvriers». Pour tous, ce bâtiment est le symbole d’une reconnaissance sociale toujours attendue. «La destruction totale de l’usine a trahi une volonté d’effacement à une époque où la société en général pense que les ouvriers ne comptent pas beaucoup. Sauf en période électorale», estime Nicolas Hatzfeld. Beaucoup d’ex-Renault se souviennent que Nouvel a longtemps défendu la conservation des façades de l’usine. En 1999, dans une tribune du Monde, «Boulogne assassine Billancourt», il écrivait : «Nous serons quelques-uns encore à barrer la route aux bulldozers, à défendre l’image ouvrière, à réclamer l’inscription de l’île Seguin sur les registres de notre patrimoine.» Les bulldozers sont passés. D’ici à 2017, l’île accueillera un hôtel de luxe et un pôle dédié aux arts plastiques et visuels. Il s’appellera «R4», du nom de la voiture populaire qui fut le symbole de Billancourt.
Renaud BOUCHEZ (photos)
http://www.liberation.fr/societe/2012/04/05/renault-c-etait-comme-mon-pere-ou-ma-mere_808534
